FARC-Colombie : l'accord qu'il a fallu signer deux fois
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L'accord était signé. Mais le pays a dit non. En Colombie, quatre ans de négociations avaient permis au gouvernement et aux FARC de s'entendre. Le référendum qui a suivi a révélé qu'il restait une autre partie prenante à convaincre. Le 2 octobre 2016, les Colombiens sont appelés aux urnes afin d’approuver ou rejeter un accord destiné à mettre fin au conflit entre leur gouvernement et les FARC, la principale guérilla du pays. Le bulletin ne comporte que deux cases : OUI ou NON. Le texte est le fruit de quatre années de négociations. Il prévoit notamment que les combattants des FARC déposent leurs armes, abandonnent la lutte armée et reviennent à la vie civile. Le président Juan Manuel Santos a choisi de soumettre cet accord à l'approbation de la population par un référendum. Un peu plus de treize millions de Colombiens votent. Le résultat définitif tombe : 50,21 % pour le non. 49,79 % pour le oui. Un écart de 0,42 point. C'est la douche froide. Après quatre années passées à négocier avec les FARC, le gouvernement colombien vient de découvrir qu'obtenir l'accord de son adversaire ne suffit pas toujours. Qui sont les FARC ?Pour comprendre ce qui vient de se passer, il faut revenir plus de cinquante ans en arrière. Les FARC, les Forces armées révolutionnaires de Colombie, sont une organisation armée d'inspiration marxiste née dans les années 60. Elles affirment combattre les profondes inégalités du pays, défendre les populations rurales et renverser un système politique qu'elles jugent injuste. Au fil des décennies, la guérilla prend le contrôle de certains territoires et finance son combat par l'extorsion, le trafic de drogue et les enlèvements. En France, le nom des FARC reste notamment associé à Ingrid Betancourt. Cette femme politique franco-colombienne, alors candidate à l'élection présidentielle, est enlevée en 2002. Elle restera captive pendant 2 321 jours, soit plus de six ans, avant d'être libérée par l'armée colombienne en juillet 2008. Mais le conflit colombien ne se résume pas à un face-à-face entre l'État et les FARC. D'autres guérillas, des groupes paramilitaires, les forces armées et différentes organisations criminelles participent également aux violences. Enlèvements, massacres, disparitions, déplacements forcés : les civils en paient l'essentiel du prix. La Colombie estime aujourd'hui que plus de 450 000 personnes ont perdu la vie à cause du conflit entre 1985 et 2018. Des millions d'autres ont été contraintes de quitter leur foyer. Les responsabilités sont partagées entre plusieurs acteurs, même si elles ne le sont pas dans les mêmes proportions. Je ne vous fais pas un cours d’histoire (!), en toute honnêteté j’ai dû aller faire quelques recherches pour récupérer des informations que j’avais oubliées ou dont je n’avais tout simplement jamais eu connaissance. Si je vous dis tout ça c’est pour vous rappeler l’ampleur des dégâts et des blessures de part et d’autre. Et pour que vous compreniez que cette négociation était extrêmement complexe et sensible. Plusieurs gouvernements ont déjà tenté de négocier avec les FARC. Sans succès durable. Lorsque Juan Manuel Santos devient président en 2010, il choisit pourtant de rouvrir cette possibilité de négociation. Des contacts secrets préparent le terrain, puis des négociations officielles débutent en 2012 à La Havane, à Cuba. La tâche est immense. Il ne suffit pas de décider la fin du conflit. Il faut aussi discuter de réforme rurale, de participation politique, de trafic de drogue, de désarmement, de réparation des victimes, de justice et de la transformation d'une guérilla en parti politique légal. Et il faut lever les blocages. Le prix de la paixToute négociation de paix contient une contradiction presque insoluble.
Comment convaincre des combattants de déposer leurs armes s'ils pensent que la seule chose qui les attend est la prison ?
Mais comment demander aux victimes d'accepter un accord si les responsables des violences semblent échapper à toute sanction ?
Les négociateurs vont mettre quatre ans à construire une réponse.
Les FARC acceptent de cesser la lutte armée, de remettre leurs armes sous le contrôle des Nations unies et de poursuivre leurs objectifs par la voie politique. En contrepartie, leurs membres ne sont pas tous envoyés dans des prisons ordinaires. Un système spécial de justice est créé. Ceux qui reconnaissent pleinement leurs crimes, disent la vérité et participent à la réparation des victimes peuvent recevoir des sanctions alternatives. Ceux qui refusent de reconnaître leur responsabilité et sont ensuite condamnés risquent des peines de prison beaucoup plus lourdes. Pour les négociateurs, cet équilibre permet d'obtenir ce qu'aucune victoire militaire n'avait (ou n'aurait) réussi à produire : le désarmement de la principale guérilla du pays. Pour une partie des Colombiens, il ressemble au contraire à une récompense offerte à des hommes responsables d'enlèvements, de meurtres et d'attentats. L'ancien président Álvaro Uribe prend la tête de l'opposition à l'accord. Par conviction sincère et / ou intérêt. Ses partisans dénoncent notamment une justice qu'ils jugent trop indulgente et la possibilité donnée aux anciens dirigeants des FARC de participer à la vie politique. Il serait donc faux de conclure que les électeurs ayant voté non voulaient nécessairement poursuivre la guerre. Beaucoup ne rejetaient pas l'idée de la paix. Ils rejetaient les conditions auxquelles cette paix leur était proposée. Il rejetaient les termes de la négociation en fin de compte. Le résultat s'explique également par une campagne très polarisée, un accord de près de 300 pages difficile à expliquer, une faible participation et une confiance excessive du camp du oui dans une victoire annoncée par les enquêtes d'opinion. Confiance excessive qu'on peut a postériori qualifier de maladresse (mais il est évidemment très facile de dire ça après coup, surtout quand on se contente d'être dans les tribunes pour regarder le match...Allez Mbappé, plus vite, plus fort, mais enfin tu vas marquer ??) La question posée aux Colombiens semblait être :
Êtes-vous pour ou contre la paix ?
Mais de nombreux électeurs répondaient en réalité à une autre question :
Jusqu'où sommes-nous prêts à aller pour l'obtenir ?
Le 26 septembre 2016, le gouvernement et les FARC avaient signé officiellement l'accord.
Donc petit récap au cas où vous seriez perdu :
Une négociation terminée qu'il faut recommencer La situation devient alors particulièrement dangereuse. Le cessez-le-feu tient encore, mais les FARC n'ont pas achevé leur désarmement. Le gouvernement ne peut pas simplement appliquer un texte que la population vient de refuser. Les partisans du non exigent des changements. Et les négociateurs doivent rouvrir un accord qu'ils considéraient comme terminé. Santos commence par rencontrer les responsables politiques et les représentants des groupes ayant fait campagne contre le texte. Environ 500 propositions de modification sont recueillies, puis rassemblées en 57 ensembles de demandes. Le gouvernement doit ensuite retourner à La Havane pour les présenter aux FARC. La négociation a changé de nature. Le gouvernement ne porte plus seulement ses propres demandes. Il apporte les objections de millions de Colombiens, dont certains considèrent que les dirigeants de la guérilla devraient être emprisonnés plutôt qu'autorisés à entrer au Parlement. Les FARC, de leur côté, doivent décider jusqu'où elles peuvent encore céder sans donner à leurs combattants l'impression qu'elles viennent finalement de négocier leur capitulation. Il ne s'agit donc plus seulement de trouver un accord entre deux adversaires.
Il faut désormais construire un texte que le gouvernement puisse défendre devant le pays, que les FARC puissent faire accepter à leurs combattants et que les victimes puissent considérer comme suffisamment juste.
Le 12 novembre, quarante et un jours après le référendum, les deux parties annoncent être parvenues à un nouvel accord. Le texte comporte de nombreux changements, ajustements et précisions issus des propositions formulées après la victoire du non. Le nouvel accord est signé à Bogotá le 24 novembre. Cette fois, il n'est pas soumis à un second référendum (on sait jamais :) ). Il est approuvé par le Congrès colombien les 29 et 30 novembre. En 2017, les Nations unies supervisent la remise des armes. Les FARC cessent d'exister en tant que guérilla nationale organisée et se transforment en parti politique. Cela ne signifie pas que toute violence disparaît de Colombie. D'autres organisations armées demeurent actives, tandis que certains anciens membres des FARC refusent ou abandonnent le processus. Mais l'accord met bien fin au conflit armé entre l'État et l'ancienne organisation des FARC. Ceux qui ne sont pas autour de la table de négociationVous le savez, dans cette newsletter, je parle souvent de ce qui se passe, non pas à la table des négociations, mais dans l’ombre ou dans les coulisses. Ce qui se passe « away from the table ». Lorsqu'un négociateur discute avec une autre partie, il ne négocie jamais seulement avec la personne assise en face de lui.
Il négocie aussi avec son propre camp. Oui son propre camp !
Un CEO doit faire accepter l'accord à son conseil d'administration. Un commercial doit faire valider ses conditions par la finance ou le juridique. Un syndicaliste doit convaincre ses adhérents. Un responsable politique doit répondre devant ses électeurs. Et son interlocuteur doit faire exactement la même chose de son côté... Le politologue américain Robert Putnam a décrit ce mécanisme comme un jeu à deux niveaux.
Et le second niveau peut être plus difficile que le premier. Le négociateur et médiateur américain William Ury a une expression pour ce second niveau : écrire à l'avance le discours de victoire (« the victory speech ») de l'autre partie. L’idée est de lui fournir de quoi se justifier devant les siens. La négociation post référendum a finalement offert des arguments pour rallier le camp du non : 500 propositions déposées, 56 intégrées au texte, plus de 65 % des exigences du camp du non reprises selon leur propre porte-parole. Cela ne signifie pas que les Colombiens auraient tous dû approuver le premier texte, ni que le gouvernement aurait pu convaincre tout le monde.
Il doit être expliqué à ceux qui n'en ont vu que les concessions. Il doit être défendu devant ceux qui en supporteront les conséquences. Accepté par ceux qui peuvent avoir le sentiment de payer le prix d'un compromis négocié en leur absence. Le référendum colombien ne permet donc pas de décider simplement si le premier accord était « bon » ou « mauvais ». Il révèle quelque chose de plus général : Obtenir le oui de votre interlocuteur ne suffit pas lorsque d'autres personnes disposent encore du pouvoir de dire non. Avant de conclure une négociation, la dernière question ne devrait donc pas seulement être : Avons-nous trouvé un accord ? Mais aussi : Qui devra encore l'accepter, ou qui aurait intérêt à le refuser, une fois que nous serons parvenus à un accord ? Car il arrive que la négociation la plus difficile commence précisément au moment où l'on pensait l'avoir terminée. Philippe Roy Fondateur de Red Yucca Auteur de L’Envers du Deal Besoin de vous faire accompagner dans une négociation ? Besoin d'un crash test pour votre prochaine négociation ? Besoin d'une mise à jour de vos pratiques de la négociation avec une conférence unique, "La Négociation Sans Tabou" ? Contactez-moi : pr@red-yucca.com Je suis Philippe Roy, fondateur de Red Yucca, société qui conseille les entreprises petites et grandes (startups, ETI et grands groupes du CAC40, London Stock Exchange etc, cabinets de conseil en stratégie) sur leurs négociations critiques et les aide à bâtir une culture de négociation plus solide, plus stratégique, plus durable et plus efficace. En France et dans le monde. |