146 jours de silence : comment les scénaristes ont fait plier Hollywood
|
Los Angeles, été 2023. Pas de tapis rouge. Pas de flashs. Les Emmy Awards, la plus grande cérémonie de la télévision américaine, viennent d'être reportés, du jamais-vu depuis des décennies. Dans les studios, des dizaines de tournages sont à l'arrêt. Des salles d'écriture, d'ordinaire pleines de bruit, de gobelets de café froid et de scénarios raturés, sont vides depuis des semaines. Netflix, Disney, Warner, Paramount, NBC Universal : les plus grands noms du divertissement mondial tournent au ralenti, ou ne tournent plus du tout. En face des grilles fermées des studios, des scénaristes brandissent des pancartes. Ça dure depuis des semaines. Et ça va durer encore longtemps. 146 jours, très exactement. C'est la durée du bras de fer qui a opposé, en 2023, la Writers Guild of America (WGA, le syndicat qui représente les scénaristes de cinéma et de télévision) à l'AMPTP (Alliance of Motion Picture and Television Producers), qui représente les studios — MGM, CBS, Netflix, Paramount, Disney, HBO, NBC Universal. Alors, c'est quoi le problème ?On aime raconter la négociation comme une démarche de co-construction. Deux parties, une table de négociation, de la bonne volonté, un compromis qui satisfait tout le monde. C'est une version romantique, presque touchante. C'est surtout, la plupart du temps, un mensonge par omission. Ce que ce conflit hollywoodien rappelle, sans détour c'est qu'une négociation naît souvent d'une confrontation réelle, et cette confrontation est conditionnée par un rapport de force. Pas par la qualité des arguments échangés autour d'une table. Le fait que ce bras de fer ait duré 146 jours n'est pas anecdotique. Des tournages de séries et de films ont dû être interrompus ou reportés. Certains studios ont fermé leurs portes faute de production à faire tourner. D'autres tournages ont dû se poursuivre sans les réécritures d'usage ni les reshoots nécessaires (cette pratique qui consiste à retourner certaines scènes après un premier montage). Des programmes ont été, au mieux, retardés, au pire, purement et simplement annulés. Le retard accumulé a créé des engorgements en post-prod. Et puis il y a eu les symboles : la cérémonie des Emmy Awards reportée, celle des MTV Video Music Awards également touchée. L'impact sur l'industrie du divertissement, sur ses emplois directs et indirects, sur l'économie tout entière de la Californie, s'est chiffré en milliards de dollars. Voilà ce qui a redéfini un rapport de force qu'on aurait pu croire écrit d'avance : des scénaristes a priori impuissants, face aux plus grands studios de la planète. David & Goliath revisité à la sauce californienne. Ce qui a déclenché le conflitAu cœur de la discorde : des scénaristes de plus en plus insatisfaits de leurs conditions de travail et de leur rémunération. L'essor du streaming a eu des conséquences concrètes sur leur métier. Des équipes de scénaristes réduites. Des délais de création beaucoup plus courts. Des formats de séries moins longs. Résultat : une rémunération considérablement rabotée. Les scénaristes réclamaient aussi que leurs droits d'auteur, les fameux droits "résiduels" versés lors des rediffusions, soient mieux indexés sur le succès réel d'un film ou d'une série, plutôt que fixés forfaitairement, sans lien avec la performance de l'œuvre. Logique à priori. Et puis il y avait l'intelligence artificielle (et on n'était quen 2023 !). Une inquiétude sourde, presque existentielle, sur le déferlement inévitable de ces outils et sur ce qu'ils allaient changer pour la profession. L'utilisation des créations existantes pour entraîner des IA à générer elles-mêmes des scénarios posait une question à laquelle personne n'avait de réponse claire : allait-on, demain, se passer de leurs services ? Totalement ? Partiellement ? Leur rôle allait-il se réduire à peaufiner ce qu'un algorithme aurait produit à leur place ? Bon je vous épargne ce suspense insoutenable .. Après un affrontement d'une longueur inédite, les scénaristes ont fini par trouver un accord de principe avec l'AMPTP. Sans entrer dans le détail de chaque revendication, ce n'est pas le sujet ici, cette négociation reste riche d'enseignements, en particulier dans les cas de situations de blocage. Le pouvoir des coalitionsLe rapport de force que je décrivais plus haut a été renforcé par un événement inattendu : la SAG-AFTRA (vous aurez oublié tous ces acronymes dans 10 minutes..), le syndicat des acteurs et artistes de la télévision, de la radio et du cinéma (Screen Actors Guild-American Federation of Television and Radio Artists), a rejoint le mouvement des scénaristes. En négociation, comme en lobbying, il existe deux grandes familles de coalitions. Les coalitions naturelles, d'abord : Ce sont des syndicats ou des groupes défendant les intérêts d'une même population. La WGA, par exemple, désigne en réalité deux syndicats distincts de scénaristes américains. Deux organisations différentes, mais qui défendent la même population, les scénaristes. C'est précisément pour ça qu'une coalition naturelle est généralement difficile à briser : il n'y a pas, à priori, de faille structurelle à exploiter. Les coalitions opportunistes, ensuite ou coalitions de circonstance. Elles rassemblent des parties qui ne représentent ni les mêmes intérêts ni la même population, mais qui partagent, à un instant t, un objectif commun. Elles sont évidemment plus fragiles. Par le passé, les studios avaient su briser les coalitions qui leur faisaient face. Diviser pour mieux négocier, la mécanique est vieille comme la négociation elle-même. Cette fois, pourtant, la coalition entre acteurs et scénaristes a tenu. Stable. Indivisible. Et elle a, du même coup, considérablement renforcé la position de pouvoir des scénaristes dans ce rapport de force. Ce maintien de la coalition a certainement pesé plus lourd que n'importe quel argument échangé en salle de négociation dans l'obtention finale de l'accord. Transposez ça à une négociation commerciale. Rien n'empêche une partie prenante de faire glisser l'objet du conflit d'un affrontement bilatéral vers quelque chose de plus large, en s'alliant, par exemple, avec d'autres acteurs, voire des concurrents, pour dénoncer des pratiques dominantes et unilatérales de la partie adverse. Je m'allie avec tel groupe de clients pour contrer la position historiquement dominante d'un fournisseur, par exemple. Une coalition bien construite peut renverser un équilibre qu'on croyait figé. La popularité du mouvementDernier ingrédient, et pas des moindres : ce mouvement de scénaristes et d'acteurs a été plutôt bien accueilli par le grand public, qui n'était visiblement pas dupe du rapport de force entre studios et scénaristes. Le fait que le syndicat des acteurs rejoigne la contestation, que des visages connus se manifestent publiquement, a rendu le mouvement plus populaire, presque sympathique. Meryl Streep, George Clooney, Leonardo DiCaprio, Nicole Kidman, Matt Damon, Oprah Winfrey, et bien d'autres, ont apporté leur soutien. Cet accompagnement extérieur a consolidé la solidité de la coalition et la détermination des auteurs et des acteurs. De même, plus près de chez nous, chaque année, les mobilisations agricoles trouvent, en France, un écho largement favorable dans l'opinion, parce que les Français restent attachés à ce qui se trouve dans leur assiette, et qu'ils ont de la sympathie pour une profession dont ils perçoivent, à raison, la difficulté du quotidien. Les grèves dans les transports, elles, peinent à obtenir le même capital de bienveillance, dès lors qu'elles immobilisent des dizaines de milliers de voyageurs en pleine période de vacances. La sympathie cède vite la place à l'agacement. Si vous voulez qu'un conflit attire la sympathie du public et s'installe dans la durée sans s'épuiser, il vaut mieux qu'il soit populaire, et qu'il n'entrave pas le quotidien des gens que vous cherchez à convaincre. Parenthèse fermée. La négociation activisteOn appelle ça, dans mon vocabulaire, la négociation activiste. Pas celle qu'on apprend dans les manuels, celle qui ressemble davantage à du lobbying qu'à une discussion feutrée autour d'une table.
Plus Erin Brockovich que Bill Ury. On ne convainc pas l'autre partie avec le meilleur argument. On change le rapport de force jusqu'à ce que continuer à vous ignorer coûte plus cher que de vous écouter. Le clap de fin de ce conflit hollywoodien nous enseigne que la stratégie, la détermination et la persévérance sont des leviers réels, pas des mots creux qu'on glisse dans une présentation PowerPoint. Il nous enseigne surtout qu'un rapport de force n'est jamais immuable. Des scénaristes qu'on pensait sans aucun pouvoir face aux plus grands studios de la planète ont fini par obtenir un accord plus raisonnable, et surtout plus pérenne, que celui qu'on leur proposait 146 jours plus tôt. ça vous parle ? Philippe Roy Fondateur de Red Yucca Auteur de L’Envers du Deal Besoin de vous faire accompagner dans une négociation ? Besoin d'un crash test pour votre prochaine négociation ? Besoin d'une mise à jour de vos pratiques de la négociation avec une conférence unique, "La Négociation Sans Tabou" ? Contactez-moi : pr@red-yucca.com Je suis Philippe Roy, fondateur de Red Yucca, société qui conseille les entreprises petites et grandes (startups, ETI et grands groupes du CAC40, London Stock Exchange etc, cabinets de conseil en stratégie) sur leurs négociations critiques et les aide à bâtir une culture de négociation plus solide, plus stratégique, plus durable et plus efficace. En France et dans le monde. |